• Théâtre  • Bryn Terfel en ‘Falstaff’ (Verdi): puissance et nuances vocales, élégance de l’acteur. Une délicieuse comédie sociale. ***

Bryn Terfel en ‘Falstaff’ (Verdi): puissance et nuances vocales, élégance de l’acteur. Une délicieuse comédie sociale. ***

L’Opéra de Paris, comme tous les opéras du monde, alterne créations et reprises. Le ‘Falstaff’ de Dominique Pitoiset (1999, déjà repris en 2013) pourrait paraître  » daté  » dans son inspiration  ‘classique’. S’il se moque des effets de mode il va sans chichis à l’essentiel : le dynamisme comique du groupe et la qualité des ensembles vocaux. Avec un bonus exceptionnel, Bryn Terfel, un baryton-bouffe hors normes.

C’est la dernière œuvre de Verdi où ce vieux prince octogénaire se permet une comédie, lui qui a dominé le XIXè siècle par de sombres tragédies aux arias passées à la postérité. Et qui renouvelle sa technique, transformant son opéra en une sorte de symphonie concertante où le lyrisme statique de l’aria est réservé à une seule jeune soprano, Nanetta. Le librettiste Arrigo Boito, à partir des ‘Joyeuses commères de Windsor’ de Shakespeare et de quelques scènes de ‘Henri IV’,  dresse un portrait de ce royal bouffon qui rejoint la tradition italianissime de la ‘commedia del arte’. On y voit un noble déchu, Sir John Falstaff, que sa grosseur et sa vieillesse rendent pitoyable, jouer le tout pour le tout en essayant de séduire deux belles bourgeoises, Alice Ford et Meg Page, à qui il envoie la même lettre d’amour. Il finira au fond d’un panier de linge jeté à la Tamise par ses cruelles amoureuses. Mais cette punition exemplaire lui permettra de prendre une distance poétique et philosophique avec lui-même et de constater qu’il n’est pas le seul bouffon dans l’histoire : tous ses comparses et nous-mêmes, les spectateurs rigolards, valons-nous mieux ?

Dominique Pitoiset, formé à la grande école post-brechtienne des Manfred Karge, Mathias Langhoff et Giorgio Strehler ‘sait y faire’ en matière de dynamique de groupe : pas un acteur/chanteur qui ne soit dans le ton juste de cet opéra-bouffe au dynamisme aussi impressionnant que les plages de rêverie ou de tendresse qui surgissent pour alléger le cynisme ambiant. Il place l’action à la fin du XIX è siècle, dans l’Angleterre victorienne, contemporaine de Verdi, au charme désuet. Mais ce charme-là est de la même qualité visuelle qu’un ‘film en costume’ haut de gamme comme Barry Lindon de Kubrick ou ‘Adèle H’ de Truffaut. De grands panneaux coulissants permettent de passer d’un lieu à l’autre et ce village anglais est constamment habité par de l’action, du rire et la dynamique d’une partition qui guide le tout.

Séduction des voix, intelligence classique de la mise en scène.

Julie Fuchs, Aleksandra Kurzak, Varduhi Abrahamyan et Julie Pastouraud dans

Julie Fuchs, Aleksandra Kurzak, Varduhi Abrahamyan et Julie Pastouraud dans – © Sébastien Mathé/Opéra national de Paris

Bien sûr, et surtout,  il y a d’un bout à l’autre la présence séduisante et attendrissante du baryton- basse gallois Bryn Terfel, qui semble né dans la peau de ce personnage, sorte de double caricatural et malheureux de don Giovanni : ses plans ‘machiavéliques’ de double conquête ratent mais lui s’en tire avec une élégance subtile : l’étendue souple de son  registre vocal, du grave à l’aigu, épouse cette silhouette grasse d’allure mais d’une légèreté totale du corps et d’une drôlerie constante dans les expressions du visage.  Pour autant il n’écrase pas ses partenaires, tous d’une grande qualité dans ce portrait de groupe : impressionnante prestation du baryton Franco Vassallo en Mr Ford, le cocu jaloux, aussi gris que Falstaff est coloré. Charme tranquille et cynique d’Aleksandra Kursak en
Alice Ford. Lyrisme élégant de Julie Fuchs en Nannetta,  bénéficiaire de la seule aria de la pièce, une rêverie d’amour délicieuse. Rouerie parfaite de la go-between Varduhi Abrahamyan en Miss Quickly. Et tous les ‘petits’ rôles ont leur moment de grâce. Avec le chef italien Fabio Luisi pour conduire cette partition en souplesse et intelligence avec un orchestre aux sonorités fruitées. Rien de révolutionnaire donc, dans sa conception, mais quel cadeau de garder au répertoire des mises en scènes simples, belles, intelligentes, à la hauteur d’un Verdi comique, une rareté réjouissante.

 » Falstaff  » de Verdi, mise en scène de Dominique Pitoiset, à l’Opéra de Paris jusqu’au 16 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)

 

Cet article est également disponible sur www.rtbf.be

POST A COMMENT