• Opéra  • « Idomeneo» (Mozart). Une mise en scène calme et épurée, illuminée par une direction d’orchestre et des interprètes transcendants.

« Idomeneo» (Mozart). Une mise en scène calme et épurée, illuminée par une direction d’orchestre et des interprètes transcendants.

On attendait le boxeur Calixto Bieito, un des fondateurs du fameux groupe catalan La Fura dels Baus, réputé (comme ses anciens collègues) pour ses mises en scène iconoclastes. Au contraire il surprend ici par le calme abstrait et fonctionnel du décor et une dramaturgie sobre qui épure l’intrigue du merveilleux mythologique. Il laisse donc toute la place à la partition, que le chef baroque Enrico Onofri défend avec une finesse intense qui confirme l’excellence de l’orchestre de la Monnaie. Quant aux interprètes remarquables, qui font pour la plupart leurs débuts à La Monnaie, le public leur a réservé d’emblée une «standing ovation ».

Idomeneo, Re di Creta est le premier chef d’œuvre de Mozart, composé à 25 ans juste avant la série magique qui va de l’Enlèvement au Sérail à la Clémence de Titus en passant par la trilogie Da Ponte et la Flûte Enchantée. Idoménée est un héros grec de la guerre de Troie qui rentre en Crète où son fils Idamante assure la régence du royaume. Sur l’île une prisonnière troyenne Ilia est partagée entre sa haine des Grecs et son amour (réciproque) pour le fils du Roi. Un amour contrarié par la présence d’Electre, la file d’Agamemnon et sœur d’Oreste, elle aussi amoureuse d’Idamante. Mais le vrai drame c’est l’intervention de Neptune, le dieu de la mer qui sauve Idoménée d’un naufrage  à condition qu’il sacrifie le premier humain rencontré en Crète. Destin fatal, c’est son fils. Comment résoudre la mortelle équation? Dans le vrai mythe le fils est sacrifié mais en cette fin du 18e siècle des lumières et des despotes «éclairés», une Voix divine permet un happy end où le père abdique pour son fils et Ilia, la Troyenne. Electre  s’en va folle de rage.

Le  cerveau percuté par la guerre d’Idoménée au centre du drame

L’interprétation politique de cet opéra a fait fureur ces dernières années. Ici même à La Monnaie, Ivo Van Hove en 2010 transforme le Royaume grec en Empire américain et fait de Neptune et son  monstre une incarnation de l’islamisme. A Salzbourg,  en 2019, Peter Sellars y voit un hymne à la nature saccagée par les humains.

Calixto Bieito centre au contraire le drame dans la tête d’Idoménée, traumatisé par l’obligation divine de tuer son fis. La guerre est toujours là mais comme un « dégât collatéral » dont le sacrifice du fils est la mutilation finale. Quand Idoménée débarque le décor tristounet de hautes tours en plastique grisâtre, qui permettait de moduler les espaces, prend soudain sens : le héros est dans le labyrinthe crétois, il se heurte à ses parois qui l’empêchent d’avancer, il est  prisonnier de son devoir de tuer.

Ce décor abstrait verra quelques projections discrètes d’un scanner de cerveau, de photos d’enfant au moment où il se résout à sacrifier son fils ou de la mer tout à la fin pendant que le chœur hurle sa peur du monstre marin,  devenu un dresseur de cirque faisant claquer un fouet. Le décor deviendra aussi hôpital psychiatrique à électrochocs pour le héros traumatisé. Et finalement, au happy end, il surgira, magnifié, comme une ville contemporaine de tours lumineuses.

Quant à Neptune, son monstre et surtout sa divine mer ils sont pratiquement invisibles ou alors caricaturés par de grands bidons en plastique qui dévalent du plafonf au dernier acte. La mer et le plastique ? Clin d’œil politique ? Autre clin d’œil, un peu kitsch : la malheureuse Electre – dans son grand air d’amour – se caressant érotiquement avec les chaussures du héros comme dans un film fétichiste de Buñuel des années 60. Le comble : l’extraordinaire interprète d’Electre, Kathryn Lewek, Reine de la Nuit réputée, soprano colorature américaine à la voix puissante et extraordinairement bien modulée, réussit aussi ce tour de force d’une chorégraphie réussie mettant sa voix à l’épreuve. Sa colère finale, sublime!

Une remarquable direction de protagonistes

Un des mérites incontestables de Calixto Bieito est sa direction d’interprètes. Electre en grande bourgeoise buñuelienne pourquoi pas? Sa rivale Ilia en prisonnière, tenue jaune aux bras sanglants accentue la fragilité de la soprano israélienne Shira Patchornik, voix pure mais manquant de projection à la première. La mezzo française Gaëlle Arquez, pantalon et chemise, a l’assurance tranquille du fils Idamante, sûr de lui dans toutes les situations. Une des très grandes voix de la soirée, stable, colorée, vibrante, chaleureuse.

Le  rôle-titre est  tenu par le ténor américain Joshua Stewart, un colosse à la voix bien calibrée, dans le grave comme dans le pointu : quelle justesse du corps, du visage, de la moindre inflexion de douleur, de tristesse, d’action sauvage ou de nostalgie. Il subit dans le corps comme dans la voix tout le poids de cette guerre foutue, gagnée et perdue comme toute guerre. Il faut le voir déambuler perdu, hagard, sur une marche militaire pour éprouver dans le corps et la tête l’absurdité de la guerre. L’interprète et le metteur en scène se sont manifestement entendus à merveille.

Les chœurs en coulisses ou très actifs sur scène ont été remarquables dans toutes les situations, comme toujours. Et puis il y a ce merveilleux orchestre de La Monnaie aussi à l’aise dans Mozart que dans Wagner, ici avec ce chef invité baroque, Enrico Onofri, qui a introduit des instruments d’époque aux cuivres et timbales au sein d’un orchestre moderne, ce qu’Il appelle une approche historiquement inspirée. J’ai rarement entendu un accompagnement aussi précis et sensuel des voix par les solistes. L’homogénéité du son dans la salle était un régal.

Au total, une mise en scène épurée et intelligente de Calixto Bieito qui permet à chaque interprète de « s’éclater» sur une musique de Mozart aux couleurs frémissantes sous la direction d’Enrico Onofri. Après la tempête Berlioz/ Strassberger, un Mozart/ Bieito serein. Belle alternance.

Christian Jade 

Jusqu’au 28 mars. Infos : www.lamonnaiedemunt.be

Photos (c) Simon Van Rompay

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