• Théâtre  • « Portrait de Rita ». Le racisme au quotidien. La vigueur d’une plume, la sensibilité d’une interprète.

« Portrait de Rita ». Le racisme au quotidien. La vigueur d’une plume, la sensibilité d’une interprète.

Le Théâtre national consacre trois semaines de sa saison (durée rarissime, bravo) à un spectacle citoyen, né d’un fait divers « près de chez nous »: l’intervention policière brutale contre un gamin de 9 ans, Mathis, excédé d’être insulté pour ses origines africaines. L’actrice Bwanga Pilipili et l’écrivaine et performeuse Laurène Marx, indignées, ont rencontré la maman de Mathis, Rita Nkat Bayang et font de son témoignage un spectacle qui dépasse de loin la simple enquête journalistique.

Sur scène dans ce solo sans décor  Bwanga Pilipili bout d’une rage intérieure contenue. Mais elle n’est pas Rita, elle la cite et tient son personnage à distance pour nous obliger ( non, nous inviter) à assumer son destin triste et en tirer les conclusions pour nous spectateurs, en majorité « blancs ». Remarquable interprétation, en subtilité,  d’un texte frontal,  où le racisme, conscient ou non, est omniprésent. Sans sermon. Sans emphase. On en prend donc « plein la gueule », pris au piège de cette guerrière déguisée en élégante « femme d’affaire » ( comme Rita, en Afrique). Elle raconte les horreurs racistes subies après nous avoir emmené avec un zeste d’ humour dans sa vie quotidienne ou nuancé son rapport aux flics (quelques-uns se comportent en « humains »).

Humains? Pas comme ceux qu’on découvre, en intro et conclusion qui maintiennent le petit Mathis au sol, un genou sur la gorge, comme George Lloyd aux Etats Unis. Heureusement sans issue fatale mais la scène fait froid dans le dos. D’autant que la directrice d’école qui a convoqué et la police et Rita est pas mal non plus : elle traite d’ « assassin » le petit,  excédé d’être  appelé constamment « chocolat » et qui a lancé une brique en direction de son insulteur.

A partir de cette horreur on remonte la vie de Rita, née au Cameroun, y passant une jeunesse heureuse, s’épanouissant en femme d’affaire jusqu’à ce que des amis de son père la viole à 21 ans. Sur internet elle fait alors la connaissance d’un Belge marié, prénommé Christian qui tombe fou amoureux d’elle, divorce et l’attire dans son petit village près de Charleroi. Commence alors l’enfer de sa vie : les travaux forcés sexuels d’un compagnon insatiable qui la réduit en objet et la bat.  Elle s’occupe aussi de sa vieille mère, proche du gâtisme dont la phrase clé, en boucle est  « Je déteste les boches et les nègres ». La fille, d’un premier mariage la traite de «singe». Ambiance « familiale ». Quand elle quitte son compagnon elle accouche de Mathis ce qui nous vaut une description tout aussi hard des crèches et des hôpitaux à l’exception d’un médecin salvateur.

L’actrice Bwanga Pilipili dans une remarquable interprétation, en subtilité, d’un texte frontal. Photos (c) Pauline Le Goff

Une écriture irrésistible, poétique et politique de Laurène Marx

L’écriture de Laurène Marx est acérée comme celle qu’on a découverte dans sa première pièce autobiographique Pour un temps sois peu, née de son identité trans. On retrouve ce même style virulent,  poétique, musical, à la fois colérique et humoristique que Bwanga Pilipili adapte subtilement à son tempérament. Un beau travail collectif, « sororal » à trois, une vie, une plume, une voix. Collectif et politique, diablement politique, dans notre époque qui de plus en plus s’abandonne à l’extrême droite, à la chasse aux immigré.e.s, à la négation des différences. Trump aux Etats-Unis chasse les trans de son armée et du sport, repousse les acquis historiques des minorités  noires, flirte avec le Klux Klux Klan et met sa police politique aux trousses des immigrés. Avec des disciples européens qui de plus en plus donnent de la voix et de l’urne. Le théâtre n’y changera rien mais tant qu’on vit en démocratie j’aime savourer ce portrait de « petit blanc » dû à Laurène Marx.

Extrait : « Christian, il se découvre un tout nouveau pouvoir et il découvre que si on est faible socialement, on peut s’élever par le racisme et la misogynie, même un court instant tu peux être un dieu si tu détestes suffisamment quelqu’un. « … Il peut servir de miroir et de question à la sortie d’un spectacle qui devrait circuler dans les écoles et/ou dans les régions belges et être traduit dans plusieurs langues…

Christian Jade

A voir jusqu’au 21 mars. Infos : www.theatrenational.be

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