• Opéra  • « TURANDOT » (Puccini). Christophe Coppens en propose une version radicale, actuelle. Pertinente ?

« TURANDOT » (Puccini). Christophe Coppens en propose une version radicale, actuelle. Pertinente ?

Giacomo Puccini est mort à Bruxelles il y a tout juste 100 ans, victime d’un cancer de la gorge, laissant une œuvre inachevée Turandot, avec de simples indications pour la scène finale, complétée par Franco Alfano. Dans ce creux d’une conclusion « non -authentique » Christophe Coppens, designer et artiste multidisciplinaire, s’engouffre pour nous proposer une version plus expérimentale qui « corrige » le sens original. Intéressante mais moyennement convaincante .

Turandot c’est tout un pan de la fascination de l’Europe pour l’Orient, l’Asie, son Empire du milieu et ses fables cruelles, son raffinement et sa beauté. Le siècle des Lumières a découvert ce conte d’origine persane et Carlo Gozzi en a fait une commedia dell’arte qui a inspiré les librettistes de Puccini.

Après ses chefs d’œuvres « véristes » et post-romantiques de Manon Lescaut à Tosca et de La Bohème au Triptyque en passant par Madame Butterfly Puccini se donne un double défi avec Turandot. Sur le fond, passer d’une « tranche de vie » dramatique à un conte symbolique plus abstrait et mettre au centre une femme froide et perverse qui exécute ses amoureux, ce qui rend invraisemblable sa conversion finale à l’amour alors que ses héroïnes classiques sont de tendres victimes. Et sur la matière musicale renouveler son style mélodieux et consensuel en introduisant des dissonances, dans une recherche de modernité à l’écoute de Schönberg et Berg mais aussi de la musique chinoise.

Ce conte cruel se déroule dans une Chine ancienne où la princesse Turandot refuse obstinément de se marier et fait exécuter tous ses prétendants après leur avoir soumis trois énigmes insolubles. Elle veut venger ainsi une ancêtre violée et torturée. Un prince inconnu, Calaf tombe amoureux de sa beauté, relève le défi et résout les trois énigmes. Magnanime, il lui lance à son tour un défi pour la libérer de sa promesse de mariage : trouver son nom avant l’aube. L’occasion d’une chasse à l’homme et à la femme dans la ville au cours de laquelle Turandot tombe sur Liu, une amoureuse (sans retour) de Calaf, la seule à connaitre le nom du prince inconnu. Elle lui donne une « leçon d’amour » puis se suicide. Le final la voit convertie à l’Amour prêché par sa rivale Liu.

La mise en scène de Christophe Coppens part d’une idée simple : transposer Turandot dans la Chine contemporaine, pas celle de Mao, mais Hong Kong où règne le pouvoir de l’hyper capitalisme (et du néo-maoïsme). Le pouvoir traditionnel impérial chinois devient le pouvoir de l’argent et du luxe insolent qu’il permet, visible dans le décor, splendide, un immense penthouse au sommet de ces splendides buildings. Le peuple est fait de parasites mondains qui applaudissent tour à tour les mises à mort ou les demandes de clémence. Le populisme en somme. Mais cette masse de fêtards encombre la scène de sa présence constante et peu mobile. Au point que pour chanter leurs arias les solistes sont hissés artificiellement sur un petit promontoire mobile pour surmonter cette masse omniprésente et statique.

Par contre la verticalité du décor permet de beaux effets de pouvoir avec Turandot ou sa mère l’Impératrice au sommet d’un immense escalier. Et l’accumulation de tableaux rend compte de cette richesse de collectionneurs, dans une ambiance crépusculaire de boîte maffieuse.

Les innovations de rôles : l’Empereur devient une Impératrice, ce qui accentue le règlement de comptes entre femmes : Turandot venge le viol d’une ancêtre féminine, dépend de sa mère qui l’incite plutôt à la clémence. Liu, qui lui donne une leçon d’amour avant son suicide est son esclave domestique au lieu d’être l’esclave du père de Calaf. Les trois ministres Ping Pang Pong sont caricaturaux à souhait : ils sortent tout droit de la commedia dell arte d’origine.

Reste la fin « radicale » une curiosité. On voit surgir sous un sexe féminin ouvert façon « la naissance du monde » un personnage masculin sanglant.  Une exécution de plus ? La morale de l’histoire ? Dans le duo « amoureux » final Calaf est réduit à un personnage vu à la télévision. Gommé ? Surgissent aussi des policiers qui emmènent la princesse alors que la majestueuse impératrice, muette. parade. Pas plus crédible cette fin que la conversion subite de Turandot à l’Amour.

La distribution par contre est un délice de mélomane. Ewa Vesin (soprano) rend avec force vocale et scénique le côté glacial de Turandot et Venera Gimadieva (soprano) insinue la douceur fruitée de Liu avec un charme fou. Stefano La Colla (ténor) joue de son bel aigu pour incarner Calaf et Michele Pertusi (basse), son père, plonge habilement dans son registre de basse. Ning Liang (mezzo soprano) a le port royal de l’Impératrice. Les chœurs de la Monnaie adultes et enfants sont impressionnants de justesse et l’orchestre emmené par Ouri Bronchti, remplaçant Kazuchi Ono, actuellement souffrant, donne la pleine mesure de son savoir-faire.

Au total une proposition visuellement intéressante mais au final problématique, avec un immense plaisir des voix.

Christian Jade

Turandot de Puccini, mise en scène de Christophe Coppens, à La Monnaie jusqu’au 30 juin.

Diffusion live sur Musiq3 & Klara le 25 juin & en streaming sur lamonnaie.be du 2 septembre au 10 octobre 2024.

Copyright photos Matthias Baus

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