Jeanine De Bique, Juliette éblouissante, dynamise un « Roméo et Juliette » de Gounod assez académique.
Placer Roméo et Juliette en tête de saison est a priori une bonne idée puisque cette histoire éternelle trotte dans la tête et le cœur de chacun et remplit les salles. A la Monnaie, ce n’est pas le folie shakespearienne qui règne ou le charme pop ravageur de Leonardo DiCaprio et Claire Danes mais le romantisme de Gounod dans une mise en scène statique de Julia Burbach.
L’attaque ne manque pas de charme pourtant : un bal costumé dans le château des Capulets qui permet au chœur de se déployer sur scène dans une fête qui va mal tourner. Des costumes plutôt shakespeariens, datés Renaissance, dans des tonalités qui vont du bordeaux savoureux au vieux rose et à la fraise écrasée. Des costumes et décors signés Cécile Trémolières. Des variétés de rouge : on va se faire du mauvais sang ! Roméo et ses potes, noyés dans la masse, seront reconnus et chassés mais Roméo et Juliette auront le temps de tomber fous amoureux. Une prise de conscience que Juliette traduira dans sa célèbre ariette Ah je veux vivre dans ce rêve, un tube pour toutes les sopranos colorature, remarquablement interprété par Jeanine De Bique. La fameuse scène du balcon sera escamotée dans un décor abstrait tombé du ciel, représentant les différents espaces du château. Les deux derniers actes, les plus intenses émotionnellement, avec la nuit d’amour des deux amants et la scène du tombeau se dérouleront dans un espace épuré, dominé par le noir et blanc du deuil et le lit d’amour devenu tombeau. C’est la partie la plus épurée et donc convaincante de l’ensemble.




La version proposée parla metteuse en scène allemande Julia Burbach, sage, intemporelle, sans grande surprise ni éclat particulier, a pour seule perspective d’illustrer une histoire connue. La haine des deux clans se déroule presque sans heurts, très stylisée. La direction d’acteurs ne convainc pas davantage : les protagonistes ont de la peine à se détacher de la masse du chœur, un Roméo comme absent de son rôle face à une Juliette dynamique, corps et voix habités. La mise en scène de Julia Burbach nous a d’autant plus déçu qu’elle a déjà pratiqué de grandes maisons comme le Covent Garden de Londres, le Liceu de Barcelone ou l’opéra Unter den Linden à Berlin, des gages de qualité et d’inventivité.
Par contre le bonheur est pratiquement complet pour la partie musicale. La direction de l’Italienne Valentina Peleggi nous a convaincu de son excellence : sonorités sensuelles de l’orchestre, autorité sur l’énorme masse du chœur et extrême attention aux solistes. Pour une première apparition à la Monnaie c’est une bonne surprise. Le chœur de la Monnaie, emmené par Emmanuel Trenque, fidèle à sa réputation, joue à merveille le rôle de troisième protagoniste comme un chœur antique entre Roméo et Juliette. De manière générale la distribution avec une majorité de prises de rôle est homogène et séduisante. C’est le cas de la mezzo française Florence Losseau, drôle dans le rôle travesti de Stéphano dont l’ironie insolente mène au duel tragique où Roméo tue Tybalt, le cousin de Juliette. Dans le rôle de Frère Laurent la basse russe Maxim Kuzmin-Karavaev impressionne par la sûreté de son registre et l’efficacité de son jeu.
Le Roméo du ténor espagnol Ismaël Jordi nous a séduit par son timbre et déçu par son absence de passion dans un rôle qui exige un total engagement. Un engagement dont déborde la Juliette tour à tour fringante, grave, passionnée, tragique de la soprano Jeanine De Bique, aussi forte dans la virtuosité de sa colorature vive que dans la passion lyrique de ses trois derniers duos. Une première prise de rôle à la Monnaie de cette artiste déjà présente sur toutes les grandes scènes du monde et qui excelle en Juliette comme dans son récital inaugural de la Monnaie le mois dernier avec Silent Stories : A Grain Of Light. Originaire des Caraïbes (Trinité-et-Tobago), formée à New York, cette grande artiste nous a baladés avec grâce, élégance et humour de Haendel et Purcell à des chants populaires caribéens et des gospel songs. A elle seule elle vaut le déplacement, et comme artiste en résidence à Bruxelles, associée à Bozar elle y sera présente encore quatre fois cette saison à Bruxelles. Une artiste à suivre.
Christian Jade
Jusqu’au 17 octobre. Infos : www.lamonnaiedemunt.be
Photos(c) Simon Van Rompay
