• Opéra  • La Monnaie. « Medusa ». Une femme mythique, violée, condamnée, assassinée. Puissant et émouvant.****

La Monnaie. « Medusa ». Une femme mythique, violée, condamnée, assassinée. Puissant et émouvant.****

Dans le langage courant la méduse n’a pas bonne presse : le petit animal  marin répugnant et qui pique a été baptisé « méduse » au 18 e siècle par analogie avec le visage horrible de la Gorgone. La tête hérissée de serpents, avec  son regard fixe qui tue, est exhibée fièrement sur une  place de Florence par son assassin, un Persée rayonnant, sculpté par un certain Benvenutto Cellini, célébré recemment à la Monnaie. Le compositeur anglais  Iain Bell et la librettiste/metteuse en scène américaine Lydia Steier changent la perspective et réparent cette injustice mythologique. Un grand moment d’opéra contemporain.

C’est la féministe française Julia Kristeva qui renverse la perception dans les années 70  avec Le rire de la Méduse , qui fait du monstre répugnant  une femme belle et souriante, un pied de nez  au patriarcat mythologique. Désormais les figures féminines négatives, Méduse mais aussi les sorcières deviennent des héroïnes qui luttent et gagnent. Le mouvement #MeToo accentue la lutte contre les agressions sexuelles, comme l’affaire Epstein qui exhibe la complicité des mâles de pouvoir. Et Gisèle Pelicot, qui prouve le courage d’une femme et l’horreur des violeurs dont les « activités » enregistrées sont projetées sans huis clos au procès.

Dans le programme de la Monnaie Lydia Steier affirme que « rien n’a changé » depuis l’Antiquité et que donc « un viol reste un viol » justifiant par là son droit à monter le Dieu Neptune violant Medusa sur scène. La Monnaie a pris la sage décision d’avertir le public de ce fait choquant qui est au centre de la malédiction de la jeune femme. 

De l’insouciance adolescente à la double damnation 

Au début du premier acte on voit  les deux sœurs de Medusa les gorgones Euryale et Stheno craindre l’arrivée du dieu de la mer Poséidon alors que leur jeune sœur  n’entend dans le ciel que la berceuse d’une mère à son « enfant des étoiles ». Confiée aux prêtresses d’Athena pour la protéger, Medusa laisse s’éteindre la flamme du temple et Poséidon en profite. Il affirme avoir sauvé « l’enfant des étoiles » et exige en gage sa virginité. Une scène épouvantable  mais qui respecte dans sa forme  la dignité de la victime  face au cynisme du bourreau. Athéna, folle de rage, maudit ses prêtresses indolentes et  punit Médusa pour avoir souillé son temple. Visage figé, regard qui tue, serpents qui grouillent sur sa tête et corps écailleux, Medusa est anéantie. Après le viol par un Dieu mâle une Déesse femelle la  transforme en monstre. La double peine.

 Le deuxième acte réunit, 17 ans  plus tard,  les trois sœurs  sur une « île des morts » à la Böcklin. De jeunes guerriers foudroyés, statufiés par  Medusa gisent à ses pieds alors que Stheno la sœur cruelle les égorge dans la mer  à leur arrivée . S’engage alors  un dialogue philosophique sur le destin, l’amour, la maternité, l’immortalité.

L’arrivée de Persée donne la clé de la berceuse « leitmotiv » .Il est le fils de Danaé, violée par Zeus,  comme Medusa violée par Poséidon, deux femmes victimes du patriarcat céleste. Cette double reconnaissance est l’occasion d’un dialogue tragique d’une infinie tendresse. Persée doit rentrer avec la tête de Méduse pour épargner à sa mère Danaé un deuxième viol, un mariage forcé, mais il est prêt à épargner sa victime. C’est Medusa qui pousse Persée à la décapiter pour sauver Danaé et se libérer de la malédiction divine. Enfant des étoiles, tu es ma grâce conclut Medusa. La grâce ! On est dans la mystique chrétienne de la Rédemption (par une femme) ou la transcendance de Mort et transfiguration de Strauss.

Iain Bell et Lydia Steier :l’intense complicité entre parole, musique et vision 

Ce qui rend cet opéra mythologique si accessible et si émouvant c’est la cohérence subtile entre le texte du livret et l’intensité mélodique et rythmique de la partition. Une vraie cocréation. La progression dramatique est parfaite  et le texte alterne des moments de violence verbale trash  ( Athena à Medusa : Petite pute, tu répands le sang de ta chatte sur le sol de mon temple ) et de poésie à l’ancienne ( La plus grande récompense de la chair mortelle est le silence de sa dissipation en poussière). En outre la metteuse en scène Lydia Steier, célèbre pour ses « provocations » sur des textes « sacrés » ( comme Salomé de Strauss) joue ici sur une carte minimaliste, du noir de noir épuré : quelques panneaux coulissants permettront d’ évoquer en douceur la mer fatale de Neptune ou le temple d’Athéna ou l’île des morts finale. Les prêtresses du temple vêtues d’or éclatant portent toutes le masque de la Gorgone alors que Medusa damnée garde sa beauté féminine. Enfin la chorégraphie du chœur et des solistes est toute en élégance expressive.

Iain Bell a voulu « donner une voix à la Gorgone » en s’inspirant du Cri de Munch. Pari réussi. Il donne voix non seulement à  Medusa mais à 5 autres solistes femmes,  2 hommes et un chœur de femmes prêtresses ployant sous la colère d’une Athena immobile, vibrionnant d’imprécations . Son plaisir à jouer sur tous les registres classiques de colorature ( lyrique, dramatique) à soprano et  mezzo ( dramatiques), de ténor lyrique aigu à basse chantante, ce plaisir est contagieux. La virtuosité presque sans dissonances est un plaisir ancien mais bienvenu dans une partition contemporaine.

 D’autant que le panel de voix nouvelles à la Monnaie est impressionnant. Transcendante (voix et présence scénique) la  soprano irlandaise Claudia Boyle en Medusa insouciante ou blessée,  poétique ou -maternelle. Convaincantes, la mezzo irlandaise Paula Murrihy en Euryale ( la sœur tendre) et la soprano allemande Angela Denoke en Stheno ( la sœur impitoyable) . Effrayante la soprano américaine Mary Elisabeth Williams,  maîtrisant les colères explosives d’Athena . La soprano finlandaise Anu Komsi en grande prêtresse tient tête à cette tempête. Le rôle ingrat de Poséidon, le salaud de l’histoire, est tenu avec une sobre et cynique éloquence par la basse russe Konstantin Gorny. Le ténor canadien Josh Lovell en Persée tour à tour violent et filial est attendrissant.

Enfin l’orchestre de la Monnaie dirigé par Michiel Delanghe, précis et attentif joue  les climats  marins de la partition avec douceur et accompagne subtilement les états d’âme tourmentés des protagonistes.

Au total la nouvelle directrice Christina Scheppelmann réussit brillamment  le premier grand pari contemporain de sa saison. Elle a proposé  un  sujet ancien Medusa  en phase avec notre époque de lutte féministe contre le viol. Et choisi une équipe -Iain Bell et Lydia Steier- en parfaite entente esthétique et éthique  et capable de transmettre sa passion au public . 

Medusa de Jain Bell, livret et mise en scène de Lydia Steier

A la Monnaie jusqu’au 19 mai

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