• Théâtre  • La chute de la Maison Lehman: une fresque jouissive, portée par trois clowns inspirés. Totale réussite ****

La chute de la Maison Lehman: une fresque jouissive, portée par trois clowns inspirés. Totale réussite ****

Au beau milieu du XIXè siècle trois jeunes juifs, fils d’un agriculteur du fin fond de la Bavière débarquent à New York pour vivre leur rêve américain. Avec un instinct de survie qui leur permet de s’adapter à n’importe quelle catastrophe ou transformation économique. L’ainé, Harry, dit « la tête » pense, donc commande. Emmanuel, dit le bras, exécute donc agit. Le dernier arrivé, Mayer, dit Bulbe, « la patate » c’est le tendre mais aussi le « pragmatique, très attaché à la terre du Sud, l’Alabama, matrice du trio.

 Le récit, à peine dialogué, de ces trois-là et de leur descendance permet de suivre l’évolution de la richesse américaine depuis un petit magasin de tissus du Sud, le commerce du coton brut puis d’autres matières premières, café, pétrole, etc. La Guerre de Sécession, premier drame surmonté, en envoie un à New York fonder une banque puis participer à la fondation de Wall Street. On suit aussi les hésitations à investir à long terme, dans les chemins de fer et le miracle de sortir indemnes de la crise de 1929. Et la chute finale, lorsque la banque aura été rachetée American Express, à la mort du dernier « vrai » Lehman.

La complexité de ces virages de l’Histoire n’est jamais vécue abstraitement : pas l’ombre d’un cours d’économie politique mais plutôt une saga familiale flamboyante, à travers plusieurs générations. Et, comme dans les bonnes séries, une division en trois parties, plutôt chronologiques, étalée sur 180 ans. Ca nous vaut trois épisodes juteux (entre 1H20 et 1H40) rassemblés tous les samedis de 15H à 22H avec de larges entr’actes pour se restaurer. J’ai préféré le marathon du samedi et en suis ressorti ébloui : un texte d’une théâtralité inouïe, trois acteurs au top de leur forme, une mise en scène artisanale qui marche à fond grâce à une scéno minimaliste efficace et à un accompagnement musical riche et simple.

Un texte d’une théâtralité inouïe.

– © Andrea Messana

L’auteur, Stefano Massini, 40 ans, fait partie de ces merveilleux écrivains italiens qui renouvellent l’art de raconter au théâtre. Ascanio Celestini (« Fabbrica », « Discours à la Nation », « Pecora nera »), Fausto Paravidino (« Nature morte dans un fossé »,  » La boucherie de Job ») et le « cadet » de ces brillants quadras, Stefano Massini. Point commun : tous traduits par l’infatigable défenseur de la culture italienne en Belgique, Pietro Pizzuti, membre du trio d’acteurs des Lehman Brothers.(éd de l’Arche)

Si vous aimez le théâtre cela vaut la peine d’acheter le texte original (291 pages) dont les 5 heures de spectacle sont un « condensé ». Il se lit comme un roman, une épopée, une fresque savoureuse où on retrouve la source de l’extraordinaire dynamisme des acteurs. Dans son mouvement ce texte est musical, répétitif comme une partition musicale, rhapsodique. Il est en plus nourri d’une culture juive profonde qui s’insinue dans  tous les chapitres. C’est que Massini, catholique, a aussi été à l’école juive pour faire plaisir à un ami juif de son père ! Il vit donc tout  » de l’intérieur » de cette culture, sans s’y enfermer. Utile pour décrire les Lehman Brothers à la manière de… Chaplin ou Woody Allen.

Les « rôles » (en italiques)  ne sont jamais définis avec précision et pourtant les trois  frères fondateurs sont bien là et tous leurs descendants. Avec leurs caractères, pas « psychologiques » mais en actions verbales, en scénettes coupées de narration drôles, féroces, distanciées. Le Sud profond, esclavagiste mais pas inhumain, le Nord libertaire mais cynique, la férocité énorme de ces luttes pour la survie, l’attrait du pouvoir sont dessinés avec une drôlerie impitoyable, plus efficace que 10 pamphlets. Dès le début le ton est donné :

 » L’Amérique, la vraie, n’est ni plus ni moins qu’un cirque de puces, pas imposante du tout, au contraire, plutôt cocasse. Burlesque ».

Une mise en scène artisanale et burlesque de Lorent Wanson. Un trio d’acteurs jazzy.

Lehman Trilogy

Lehman Trilogy – © Andrea Messana

« Burlesque », c’est la clé  de la réussite de ce spectacle long et léger à la fois : on y parle de choses sérieuses avec une désinvolture feinte. Lorent Wanson a « cadré » ses excellents interprètes  dans cette optique où ils s’en donnent à cœur joie. Les deux compères fous de leur Italie, Pietro Pizzuti et Angelo Bison se sont adjoint un jeune Italien étonnant, sorti tout juste du Conservatoire de Mons, Iacopo Bruno. Une sorte de transmission de talent de pères à fils. Echangeant leur rôle de narrateur et d’incarnation des 3 frères ils deviennent aussi leurs descendants dans un texte soigneusement découpé et réparti : une vraie partie de tennis, ping pong ou badmington où ils se renvoient la balle avec souplesse. L’important, écrit Lorent Wanson à ses acteurs  » n’est pas l’histoire des Lehman, mais le fait de raconter l’histoire des Lehman. Les 3 narrateurs, ce qu’ils racontent et la façon dont ils le racontent est l’élément le plus déterminent de la mise en jeu … »

 Le metteur en scène s’est aussi choisi une scéno de style « arte povera »: une sorte de mise sur le trottoir des  » restes  » de l’Empire  Lehman écroulé : pas choisis au hasard puisque dans ce « garage sale » tout va servir dans la narration du passé et du présent. Et que les beaux musiciens, alternativement Alain Franco et Fabien Fiorini (auteur de l’imposé du Reine Elisabeth, demi-finales) emballeront aussi des  » restes  » de musique du passé et du présent avec une  triple utilité : soutenir le récit, permettre des trios choraux et alléger la pâte verbale de leurs solos.

NB : comme dans les séries télévisées, où vient de briller Angelo Bison (Ennemi public), chaque épisode est précédé d’un bref résumé de ce qui précède. Le spectateur qui commence cette semaine par le 2è épisode – qui se suffit à lui-même – pourra poursuivre sa boulimie éventuelle  le samedi ou la semaine suivante !

 » Lehman Trilogy. Chapitres de la chute «  de Stefano Massini, m.e.s Lorent Wanson.

Rideau de Bruxelles jusqu’au 10 juin .horaires variables et intégrale le samedi. www.rideaudebruxelles.be

Christian Jade (RTBF.be).

Cet article est également disponible sur www.rtbf.be

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