Une première à la Monnaie : « Benvenuto Cellini » d’Hector Berlioz. Un visuel rococo, « too much », une musique irrésistible.
Le merveilleux symphoniste Berlioz, entré triomphalement sur la scène romantique parisienne avec sa Symphonie fantastique (1830) a raté le coche avec son premier opéra Benvenuto Cellini (1838), boudé à l’époque par le public et la critique. Il ne fut repris en France que dans les années 1960 et subit en Belgique un oubli total. La nouvelle directrice de La Monnaie Christina Scheppelmann a donc bien raison de nous offrir ce chef d’œuvre rare, malgré une mise en scène et une scénographie exubérantes qui saturent.
L’histoire de Benvenuto Cellini est un classique à l’opéra où amour et rivalité s’entremêlent souvent. Ainsi donc au premier acte on se trouve dans une comédie à l’ancienne avec une jeune femme, Teresa, courtisée par deux hommes, le sculpteur florentin Cellini et son rival romain Fieramosca, le futur gendre choisi par Balducci, le père de Teresa, qui n’est autre que le trésorier du Pape. A cette concurrence amoureuse s’ajoute une rivalité artistique puisque le Pape a préféré Benvenuto Cellini pour l’édification d’une statue monumentale Persée tenant la tête de la Méduse (qui orne d’ailleurs toujours la Piazza della Signoria à Florence). Ce sera l’objet du troisième acte, dramatique et spectaculaire où le Pape force Cellini à achever la statue en un jour, ce qui nous vaut une superbe scène de fonte de métaux dans le Colisée. Entretemps le Carnaval dans les rues de Rome aura permis une scène de théâtre dans le théâtre, une parodie des amoureux et d’un Pape, très sexualisé. Une scène arbitrée par une drag queen qui nous fait passer de la Renaissance à une marche de la fierté arc-en-ciel très contemporaine. Tandis que la fête s’achève, tout se complique avec l’enlèvement en plein carnaval de la belle Teresa par Ascanio, le disciple du Maître Cellini qui de son côté tue le complice de son rival. Raison pour laquelle le Pape ne peut lui pardonner ce crime que moyennant l’achèvement immédiat de la statue.
Le thème de l’Artiste romantique (révolutionnaire des formes et au-dessus des lois) qui donne du punch à ces amourettes banales est puisé dans une autobiographie de Cellini La Vita traduite au début du XIX siècle, notamment par Goethe.




Une mise en scène rococo, sauvée par les voix et la musique.
Aux spectateur.ices de s’accrocher ! Sur scène, l’unité de lieu est la ville de Rome que le metteur en scène Thaddeus Strassberger (qui signe aussi les décors) rend obsessionnelle par un tourniquet central reproduisant monuments et statues, ce qui permet de varier les scènes mais nous inflige une énorme pièce montée blanche omniprésente. Des multitudes de costumes bigarrés de toutes les époques donnent le tournis d’un défilé de mode permanent de la Renaissance à Gucci, en passant par une sorte d’Artémis d’Ephèse (déesse nourricière aux seins multiples). Des statues humaines marbrées, des Muses détachées du plafond de La Monnaie imposent leur présence vaguement chorégraphiée d’acte en acte ce qui distrait l’attention de l’action. La présence du vaillant chœur de La Monnaie, agissant et chantant dans cet espace réduit achève de saturer nos yeux au détriment de nos oreilles à l’affût de la splendeur de la partition. La saturation est maximale. Heureusement, le 3ème acte, avec la rencontre de Pape dans l’ atelier et la fusion de la statue au Colisée libère l’espace de beaucoup de superflu et permet d’entendre enfin cette musique séduisante dont les trouvailles, les feux d’artifices symphoniques (pas seulement dans l’ouverture d’anthologie), les cadeaux rythmés ou méditatifs aux chœurs – percutants – et aux solistes – inspirés – font notre bonheur.
Le duo initial de Teresa et Cellini avec Fieramosca en coulisse est rythmé et drôle à souhait. Le duo entre Teresa et Ascanio (le disciple de Cellini) avec le chœur en coulisses, après leur fuite des rues de Rome est d’une délicatesse raffinée. Et le solo nostalgique de Cellini, se rêvant berger avant d’affronter l’épreuve finale du coulage de la statue, permet au ténor américain John Osborn de donner la mesure de son talent, d’une constance expressive totale dans tous les registres de sa voix somptueuse. Belles découvertes, à suivre : la soprano espagnole Ruth Iniesta (Teresa) et la mezzo franco-allemande Florence Losseau (Ascanio). Solidité enfin, du trio de voix graves masculines, la basse croate Ante Jerkunica, les barytons français Jean-Sébastien Bou et belge Tijl Faveyts.
Il fallait voir aussi le plaisir pris par Alain Altinoglu à diriger en finesse son orchestre au mieux de sa forme et soutenir ces solistes dispersés dans les hauteurs pour comprendre notre bonheur, à chaque représentation de La Monnaie, même quand la mise en scène ne nous emporte pas au septième ciel…
Christian Jade
Jusqu’au 17 février à La Monnaie, www.lamonnaiedemunt.be
Photo (c) Simon Van Rompay
