• Festivals  • Avignon  • Festival d’Avignon 2016. » KARAMAZOV « , d’après Dostoïevski. Un feuilleton mystico-populaire, signé Jean Bellorini, dans la Carrière de Boulbon.

Festival d’Avignon 2016. » KARAMAZOV « , d’après Dostoïevski. Un feuilleton mystico-populaire, signé Jean Bellorini, dans la Carrière de Boulbon.

Soit Karamazov, d’après les frères du même nom. Une famille charriant le meilleur comme le pire, un père ignoble, haï de presque tous ses fils et qui finira assassiné par l’un deux. L’acteur qui le joue bouffonne à fond, presque tout le temps. Il faut imaginer un Galabru méchant. C’est lui. Un mystique, le jeune Aliocha, surmonté d’une crinière blondasse et promenant mélancoliquement un manteau-robe rouge de belle coupe, réversible en Arlequin ! Il cause avec tout le monde, il est hyper gentil donc c’est le fil rouge idéal pour cette histoire touffue. Un rationaliste, Yvan qui prononce le fameux monologue du  Grand Inquisiteur, capable de condamner le Christ s’il revenait parmi nous. Un morceau de bravoure qui tient la route malgré l’éloquence un peu sur jouée. Le plus convaincant c’est Dimitri le jouisseur sensuel incarné par un acteur noir remarquable, qui n’a pas besoin de forcer pour convaincre : son éloquence naturelle est réjouissante, cool de chez cool. Enfin il y a le réprouvé, le bâtard, Smerdiakov, forcément méchant. Les rôles de femmes sont peu convaincants mais au fond Dostoîevski ne les considère-t-il pas comme « secondaires », stéréotypes un peu creux ? Le plus intéressant ce sont les conflits d’intérêt entre les frères et les positions philosophiques et métaphysiques de cette sacrée famille. En même temps c’est ce qui est le plus actuel ce retour aux religions basiques. La narration contient aussi une sorte d’enquête policière sur le meurtre du père et des intrigues secondaires où on se perd un peu, la fatigue aidant (5H30 de spectacle finissant à 3h du matin dans la mythique carrière de Boulbon).

Eloquence, musique et bricolage.

– © Christophe Raynaud de Lage

 

Cette carrière se prête à merveille, avec son ciel étoilé, à ces grandes envolées métaphysiques. Mais que feront-ils, en tournée, sans cette providence ? Le dispositif scénique est étrange, un peu bricolé : deux rails permettent de balader les personnages dans des mini-chambres transparentes ou sur de simples traineaux, ce qui favorise de longs discours face au public, sans bouger d’un pli : la voix amplifiée, oui, mais le corps est sans utilité autre que décorative, orné de jolis costumes. Même quand ils se posent sur le toit d’une datcha, pour varier l’angle, ils sont peu mobiles. On se croirait dans un opéra à l’ancienne avec des divas chantant leur air face au public.

Enfin le metteur en scène, Jean Bellorini installe dans cette datcha un mini-orchestre jouant live de la musique d’époque, classique, Tchaikowski, forcément, mais pas seulement, avec parfois un chœur d’acteurs ou une chanson, comme « Tombe la neige  » d’Adamo! Une pointe d’humour, en somme. Dans toutes ses interviews Jean Bellorini se réclame d’Ariane Mnouchkine et de Peter Brook. Mnouchkine? Où est passé son dynamisme, son sens épique ?  Dans cette même carrière Brook a produit le Mahabarata, le chef d’œuvre inégalé d’une longue série de « marathons ». C’était exactement le contraire de Karamazov, ce morceau d’éloquence où la déclamation remplace la nuance. La filiation je la verrais plutôt du côté de Robert Hossein, fou de Dostoïevski et d’éloquence à l’ancienne. La philosophie de Bellorini ?  » Je  suis libre d’inventer le rythme du spectacle comme j’en sens aujourd’hui la nécessité, et non en fonction de la dramaturgie « . Le refus de dramaturgie, de pensée sur un spectacle et ses racines historiques, est aussi la cause de l’échec de Christophe Honoré à Aix dans  » Cosi fan tutte  » de Mozart. D’où cette impression de « contreplaqué » français sur Mozart ou Dostoïevski.

Ce n’est pas une question d’âge ou de génération : Jean Bellorini, 36 ans, nommé il y a trois ans à la tête du Théâtre de St Denis, est le plus jeune directeur de Centre dramatique en France. Mais il fait jouer sa troupe, comme jadis, à grands coups de gueule, comme si le micro amplificateur n’existait pas. Ca a sans doute de l’allure pour la majorité du public français qui rêve bravoure et éloquence. Preuve par l’ovation finale. C’est sans doute utile pour maintenir dans le « mainstream » des œuvres difficiles comme Dostoïevski et ses frères Karamazov. Et s’il n’y a plus de théâtre « populaire » attirant sa tranche familiale d’habitués, il n’y aura plus de théâtre du tout. La tournée gigantesque de ce spectacle dans toute la France signifie qu’il y a un public avide de ce genre d’épopée. C’est la loi de l’offre et de la demande, en fonction des identités nationales. Il n’y a pas de goût universel. Et tant mieux, après tout.

« KARAMAZOV », d’après Dostoïevski, m.e.s de Jean Bellorini.

A la Carrière de Boulbon, près d’Avignon, jusqu’au 22 juillet.

Au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis du 5 au 29 janvier 2017

Christian Jade (RTBF.be)

Cet article est également disponible sur www.rtbf.be

POST A COMMENT