• Opéra  • « The Turn of the screw » de Britten. Fantômes et fantasmes interrogent l’innocence des enfants. Bouleversant. ****

« The Turn of the screw » de Britten. Fantômes et fantasmes interrogent l’innocence des enfants. Bouleversant. ****

En 1898, le plus britannique des écrivains américains, Henry James, publiait The Turn of the screw, une nouvelle insinuant la présence de deux dangereux fantômes pervertissant deux orphelins dans un manoir perdu, sous les yeux impuissants de leur gouvernante. Ce thème « gothique » a inspiré pas mal d’adaptations filmées dont la dernière The Turning, sur Netflix date de 2020 et est jugée médiocre. L’opéra de Benjamin Britten (1954) est par contre un chef d’œuvre de subtilité narrative et de densité musicale.

L’intrigue est une épure : une jeune femme est envoyée comme gouvernante dans le manoir de Bly pour veiller à l’éducation de deux jeunes orphelins, Flora et Miles, à la condition de ne jamais importuner le tuteur par des rapports oraux ou écrits. La gouvernante est donc coincée, seule responsable de ce qui peut leur arriver avec en tête une idée puritaine, victorienne, du bien et du mal. Son idée « angélique » de l’enfance se heurte d’emblée au renvoi définitif de l’école du jeune Milnes, considéré comme un « danger pour ses camarades ». Les soupçons vont s’amplifiant lorsque surgissent deux « fantômes », l’ancienne gouvernante Miss Jessel et surtout l’ancien domestique Peter Quint qui poursuivent les enfants, les incitent à désobéir et à les suivre …dans leur monde mortel. La gouvernante panique d’autant plus que Flora et Miles semblent « attirés » par des envahisseurs menaçants. Au final Flora disparaît et Milnes meurt… pendu.

L’art d’Henry James et de Benjamin Britten est d’insinuer, sans jamais préciser la nature du « mal » reproché et à Quint et à l’enfant Milnes, d’ordre sexuel évident mais incarné par des fantômes, parlant par menaces et métaphores. Dramatiquement ça marche toujours les fantômes (peur réelle,…mal imaginaire ?). Mais très tôt l’hypothèse freudienne (dès 1904) qui fit (et fait encore parfois scandale) sur la sexualité précoce et indifférenciée des jeunes enfants, a suscité d’autres interprétations du « Tour d’Ecrou ». Et si la gouvernante avait elle-même projeté ses peurs et ses fantasmes sexuels sur les fantômes et les enfants en question ? Elle est thérapeute ou « en thérapie » ?

La question reste ouverte et très habilement la mise en scène d’Andrea Breth renvoie la « vérité » de ce que voient les spectateurs à leur propre interprétation de ce qu’ils ressentent. Autant de vérités donc que de spectateurs et spectatrices sur « l’innocence » ou même la simple « réalité » des protagonistes. L’univers visuel clos, sombre, constamment « coulissant », véritable boîte à surprises visuelles, créé par Reimund Orfeo Voigt, multiplie à l’infini les points de vue, les pièges à fantômes et à fantasmes, qui surgissent des moindres recoins. On est dans une atmosphère d’inquiétante étrangeté propre à l’univers freudien, encore accentué par des personnages évoquant le surréalisme …belge ou Bellmer pour certaines poses des enfants.  Les allusions picturales renforcent le climat créé par les métaphores du texte.

La remarquable direction d’acteurs, chantants ou figurants d’atmosphère, participe de ce mouvement général de recherche angoissante de vérités enfouies. Et les interprètes sont plus que séduisants : Sally Matthews en gouvernante est d’une subtilité vocale remarquable et d’un présence physique émouvante, tout comme sa comparse Carole Wilson en intendante résignée. Deux enfants doués de la chorale d’enfants de la Monnaie, Samuel Brasseur Kulk et Noah Vanmeerhaeghe incarnent subtilement le jeune Miles, alors qu’une soprano prometteuse de 18 ans Katharina Bierweiler nous a bluffés en Flora. Julian Hubbard et Allison Cook donnent force et finesse aux deux « méchants » fantômes.

Enfin la beauté inouïe et la subtilité harmonique et colorée de la musique de Britten, sensible dans les arias et dialogues, s’appuie pour les intermèdes sur un petit groupe inspiré de 13 musiciens de l’orchestre de la Monnaie, emmenés par Antonio Mendez qui harmonise ces inflexions dramatiques de subtile façon. Quant à Andrea Breth sa mise en scène nous plonge dans un univers fantastique ambigu, d’une beauté hypnotique. Inoubliable ce Tour d’Ecrou.

The turn of the screw  à la Monnaie jusqu’au 14 mai

NB : on espère revoir bientôt en streaming l’enregistrement du spectacle réalisé en pleine période Covid ! 

LA MONNAIE BRÜSSEL, 2024 THE TURN OF THE SCREW Regie: Andrea Breth Bühne: Raimund Orfeo Voigt Kostüme: Carla Teti Licht: Alexander Koppelmann Sänger: Prologue: Ed Lyon Governess: Sally Matthews Mrs. Grose: Carole Wilson Peter Quint: Julian Hubbard Miss Jessel: ALLISON COOK Flora: Katharina Bierwieler Miles: SAMUEL BRASSEUR KULK & NOAH VANMEERHAEGHE

Copyright photos: Bernd Uhlig

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