« Tosca » de Puccini sous l’œil de Pasolini. Une curiosité esthétique musicalement convaincante.
En 2021, en plein confinement-Covid le jeune metteur en scène espagnol Rafael R. Villalobos créait la surprise à la Monnaie en introduisant dans la Tosca de Puccini une intrigue parallèle autour de la figure de Pier Paolo Pasolini. A l’époque, les salles étaient réduites à 200 personnes, l’orchestre à une trentaine de musiciens. Pour la reprise, bienvenue, une salle comble un orchestre au complet. Alors, politique ou sentimentale Tosca ? Et quid du personnage et des œuvres de Pasolini ?
Il était une fois Bonaparte, incarnation de la Révolution française, remportant en juin 1800 la bataille de Marengo (dans le Piémont) contre les Autrichiens. Il était une fois les Etats Pontificaux, capitale Rome, occupée par les Français puis « protégée » par le Royaume ultra conservateur de Naples. Républicains laïcs contre conservateurs chrétiens : c’est avec ce contexte politico-historique que Victorien Sardou, contemporain du fils Dumas crée en 1887, deux ans avant l’anniversaire de la Révolution française, « La Tosca », un drame d’amour tragique, défendu dans le monde entier par la gloire nationale Sarah Bernhardt. En 1900 Puccini en fait un des opéras emblématiques du répertoire.
Tosca c’est l’histoire de deux artistes amoureux la cantatrice Floria Tosca et le peintre Mario Cavaradossi persécuté.e.s par un flic ignoble, maître chanteur politico religieux, le Baron Scarpia, au service du Roi de Naples. La ville de Rome est omniprésente dans sa splendeur.
Au premier acte, dans l’Eglise Sant’ Andrea della Valle, un réfugié républicain échappé de prison, Angelotti découvre un artiste sympathisant de sa cause (Mario), qui lui offre sa maison comme refuge. Cavaradossi est en train de peindre un portrait de l’amoureuse du Christ, Marie Madeleine qui ressemble à la sœur du fugitif. Surgît alors Tosca, fort jalouse, qui demande à Mario de le voir chez lui le soir, puis Scarpia à la recherche des républicains et amoureux de Tosca. Il suscite sa jalousie et la fait suivre pour capturer ses victimes.
Le 2e acte, dans le Palais Farnese voit se succéder les scènes les plus dramatiques. Cavaradossi torturé par les sbires de Scarpia sert d’appât pour que Tosca accepte de coucher avec le flic sadique et libidineux. Elle finit par céder à condition qu’elle puisse délivrer Mario et s’échapper avec lui. Mais une fois le laisser passer obtenu elle poignarde Scarpia qui meurt devant elle.
Le 3e acte, dans le cadre de la prison du Château St Ange, est l’occasion du grand duo amoureux et de la fin tragique puisque la « fausse » exécution promise par Scarpia est réelle. Le mal triomphe et Tosca se suicide.



Une Tosca politiquement renouvelée, esthétiquement séduisante
Tosca est donc, dans le cadre du XIXè siècle un drame centré sur le sadisme policier, politique et religieux impitoyable qui transcende les siècles et s’applique à toutes les religions et tous les prisonniers politiques. L’actualité abonde de ces excès qui s’appliquent à tous les régimes parfois même démocratiques.
En soi la référence de Rafael R.Villalobos à Pasolini est pertinente, vu son rôle dans la prise de conscience des excès du pouvoir politico-religieux italien de l’après-guerre. Sa mort tragique, sujette à des interprétations contradictoires peut être mise en parallèle avec l’exécution de Cavaradossi. Le suicide de Tosca, une fervente catholique qui brave ainsi l’interdit divin, la rapproche des interrogations de Pasolini.
Mais la présence scénique muette de Pasolini enfant puis adulte pose un problème de vraisemblance puisqu’il parasite très souvent le rôle de Scarpia, déjà chargé en soi. Ajouter au sado-masochisme du baron la cruauté de la dernière œuvre du poète «Salo ou les 120 jours de Sodome » ( critique féroce de la dernière étape sadique du pouvoir mussolinien) semble excessif. Le défilé de jeunes éphèbes ajoute au macho primaire Scarpia une dimension homosexuelle qu’il n’a pas.
Par contre, sur scène, les allusions à Judith et Holopherne du Caravage, l’habillage esthétique du peintre espagnol Santiago Ydáñez , les lumières dramatiques de Felipe Ramos tout comme le tourniquet imaginé par le scénographe Emmanuele Sinisi pour évoquer en souplesse tous les lieux fonctionnent avec beaucoup de raffinement.
Enfin les qualités vocales et la présence scénique du trio central font merveille. Le ténor italien Stefano La Colla incarne un Cavaradossi superbe dans son air d’anthologie E lucevan le stelle. Et dans son duo final avec Tosca, incarnée avec élégance et aisance vocale par la soprano américaine Leah Hawkins, décisive dans l’aria aux contre-ut redoutables Vissi d’arte , vissi d’amore. Enfin le Scarpia du baryton italien Lucio Gallo occupe l’espace pendant deux actes : dominateur, sadique et fourbe, masochiste au moment de sa mort prolongée, sa voix impériale domine avec autorité la représentation. Quant au chef canadien Jordan de Souza il emporte avec brio un orchestre de la Monnaie parfois trop dominateur à la première du spectacle.
Au total une Tosca intéressante risquant une proposition forte et suscitant une standing ovation. Sold out dans sa double distribution, à écouter en direct le samedi 20 à la radio, sur la Musiq3 et KLARA.
Christian Jade
Jusqu’au 1er juillet. Infos : www.lamonnaiedemunt.be
Photos(c) Pieter Claes
