• Théâtre  • « Trois sœurs » (Tchékhov). Une famille dépressive plongée dans la dynamique de Christophe Sermet. Vibrant, fringant, généreux. ***

« Trois sœurs » (Tchékhov). Une famille dépressive plongée dans la dynamique de Christophe Sermet. Vibrant, fringant, généreux. ***

Il y a un style, une « griffe » Christophe Sermet qui depuis Vendredi jour de liberté d’Hugo Claus en 2005 à ces Trois sœurs de Tchékhov choisit dans le répertoire, fin XIXe siècle ou contemporain, des textes forts, centrés sur les complexités de la famille Dix ans après un Vania à la hache voici les hésitations de trois sœurs indécises dans une époque confuse. Le parti pris choral donne du tonus à ce tableau assez sombre, entre utopie et déprime.

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Une petite ville de province russe anonyme où trois sœurs, bourgeoises intellectuelles, végètent et ruminent leur vie, plongées dans un présent médiocre en rêvant de Moscou la ville magique où elles sont nées .Un père militaire a échoué dans cette ville de garnison où les prétendants potentiels sont des officiers.

La famille Prozorov fête et la fin du deuil du père et l’anniversaire d’Irina, la benjamine, 20 ans tout l’avenir devant elle (Anastasia Ganova, une belle promesse) couvée par sa sœur aînée Olga, 28 ans, institutrice désabusée et sans prétendant (Vanessa Companucci, la nuancée). Quant à Macha, la cadette, 24 ans (brillante Sarah Lefèvre) elle a épousé un instituteur sans ambition Koulygine (Adrien Drumel, attendrissant dans un rôle ingrat). Elle le trompe avec le lieutenant-colonel Verchinine, 42 ans, un officier ami de feu son père (véhément Yannick Rénier), un beau parleur qui la séduit avec des utopies progressistes assez vagues. A la fin le soldat philosophe ira se battre en Pologne au nom du tsar.

Irina, elle, se cherche sans se trouver. Entre le rêve de Moscou, paradis perdu de l’enfance et la dure réalité du travail qui la stresse elle est incapable d’aimer son prétendant le Baron Touzenbach (Guillaume Gendreau, belle prestance) qu’elle laisse filer sans broncher vers un duel mortel. Reste le frère, Andrei, (Alain Bertin, excellent) l’espoir de la famille, qui se rêve prof d’université et se réfugiera dans une administration locale après avoir épousé Natalia (Gwendoline Gautier, un peu trop caricaturale). Natalia, une villageoise ambitieuse, sans culture prend le pouvoir dans la maison, impose ses règles et ses enfants et trompe son benêt de mari avec un de ses supérieurs. Andrei, dépressif, alcoolique, joueur perdra la maison familiale au jeu. Un peu perdu dans ces imbroglios, un vieux médecin alcoolique, est campé par un émouvant Philippe Grand Henry. A la fin tout ce petit monde s’en ira, sans perdre son optimisme, vers un avenir à inventer.

Ni naturaliste ni symboliste une mise en scène rythmée

Une intrigue avec un minimum d’action, beaucoup d’éloquence verbale et des héros et héroïnes fatigués, comment les rendre audibles et les partager avec un public contemporain ? La réponse est immédiate, visuelle, par la scénographie conceptuelle et concrète de Simon Siegmann : un immense espace limité par un muret blanc que les interprètes escaladent ou dévalent discrètement créant un mouvement perpétuel dans l’espace. Une multitude de chaises permettent de moduler les scènes selon les besoins, un repas de famille, des duos philosophiques, des trios familiaux on amoureux, une chambre qui rétrécit quand Olga et Irina sont chassées par leur belle sœur Natalia pour caser ses gosses. C’est concret, un appui pour le jeu, mais pas naturaliste. Un minimum d’objets symboliques, une toupie pour l’enfance, une pendule cassée pour le temps qui passe (quatre ans entre le 1 er et le 4è acte), des troncs de bouleau découpés en rondins pour la destruction de la nature. Les acteurs et actrices parfois se plantent devant pour nous la jouer « message », parfois organisent de véritables ballets de leur corps en mouvement.

La musique et les échos sonores de la nature, mitonnés par Maxime Bodson, y compris de longs silences, sont évocateurs et de la réalité et du rythme que Christophe Sermet veut impulser à ces Trois sœurs, répétitives et obsessionnelles, prises entre leurs rêves utopiques et la dureté du quotidien. Enfin le texte de Tchekhov, retraduit par Christophe et Natacha Bellova sonne « juste » dans la bouche des acteurs qui le font vibrer avec un plaisir communicatif. Un seul petit bémol : le débit accéléré de certains échanges nuit parfois à la compréhension.

Au total, entre rires et larmes, une troupe fringante. Et une remarquable mise en scène ni naturaliste, ni symbolique mais offrant un appui concret aux interprètes tout en ouvrant l’imaginaire des spectateurs. Une belle réussite.

« Trois sœurs » (Tchékhov). Mise en scène de Christophe Sermet.


Au Théâtre des Martyrs jusqu’au 10 février.

(c) Image Marc Debelle

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