• Opéra  • « BRODECK ». La haine mortelle de l’Autre. Un opéra de Daan Janssens aux accents wagnériens dans un espace-temps spectaculaire de Fabrice Murgia ***

« BRODECK ». La haine mortelle de l’Autre. Un opéra de Daan Janssens aux accents wagnériens dans un espace-temps spectaculaire de Fabrice Murgia ***

Au départ un roman remarquable de Philippe Claudel « Le rapport de Brodeck » (2007) inspiré par nos deux guerres mondiales et qui sonne étonnamment juste avec une guerre au centre de l’Europe et les identités meurtrières qui s’affrontent au Proche Orient. Daan Janssens et Fabrice Murgia, qui ont déjà collaboré à un opéra de chambre Quartet (2017), ont obtenu de transposer l’œuvre en toute liberté, sans supervision de l’auteur, à une seule condition : ne pas la situer précisément dans le temps et l’espace. Mission accomplie.

Dans Le rapport de Brodeck Philippe Claudel évite la moindre allusion à un lieu précis pour garder à son œuvre la valeur universelle d’un conte cruel sur la guerre, l’intolérance à autrui, la négation de la différence et la cruauté mortelle de la morale de groupe. Il est bien question des deux guerres mondiales et le héros Brodeck revient dans son village au sortir de deux ans d’un camp de concentration où on le traitait comme un chien. Le paysage vallonné ressemble à celui de l’Alsace Lorraine et des mentions explicites en allemand accentuent la ressemblance. Mais pas un mot explicite sur Hitler, le nazisme, les croix gammées, la collaboration. Et le persécuté est l’Anderer, pas le Juif. 

Transposer cette fable morale en opéra non réaliste n’avait rien d’évident puisqu’il fallait donner un minimum de clarté et une structure dynamique, visuelle et musicale, là où la magie du verbe peut insinuer petit à petit les vérités et suggérer les horreurs. Le livret, élaboré conjointement par Daan Janssens et Fabrice Murgia réussit cette quadrature du cercle d’aller à l’essentiel en centrant l’action sur trois personnages, Brodeck, l’Anderer et le village omniprésent par des chœurs (d’adultes et d’enfants) et son maire retors Orschwir. Brodeck, survivant d’un camp de concentration et « scribe » du village débarque dans une auberge où les villageois viennent d’exécuter l’Anderer, suspect par sa simple différence. Le maire le charge de faire un « rapport » sur cet événement qu’il finira par brûler car « sur le papier il y a tout ce que le village veut oublier ».Il veut r vivre et « regarder le jour d’après ». Brodeck choisira l’exil face à ce cynisme. Le rôle de l’Anderer, parlé, est incarné par l’impressionnant Josse De Pauw, miroir omniprésent du persécuté qui hante l’espace et l’action. Brodeck, outre son rapport officiel, écrit aussi, secrètement, son histoire, son rapport compliqué avec ce village qui ne s’attendait pas à le voir revenir des camps. Autour de lui un noyau chaleureux, sa femme Emelia et une vieille dame Fedorine qui l’a élevé, orphelin. Une touche positive dans ce monde de brutes, de lâches et d’assassins.

© Annemie Augustijns

Beauté et efficacité visuelle, intensité musicale.

On connaît l’art de Fabrice Murgia à utiliser la vidéo, en direct ou enregistrée, pour raconter une histoire sous divers angles. Avec deux histoires, celle de Brodeck et de l’Anderer à faufiler dans une temporalité à base de flashbacks, des lieux multiples et des effets de foule, il y avait risque de confusion. Le premier acte situe avec élégance tant de points de vue et le deuxième nous a emporté par son dynamisme tragique et sa beauté visuelle. La présence des « Fratergeheime », des brutes qui terrorisent le village résonne fortement dans un pays, le nôtre, qui a vécu ce passé, qui renaît dans toute l’Europe. Drapeaux et uniformes évitent toute ressemblance littérale avec ce passé tout comme les costumes plutôt contemporains et mondialistes.

Reste l’essentiel, la musique de Daan Jansssens, qui revendique sa filiation wagnérienne par le procédé des leitmotivs. Ses paysages sonores jouent sur l’ampleur du son et la forte présence des cuivres et percussions. Son traitement des nombreux chœurs, adultes et enfants, donne de grands moments d’émotion à cette fable tragique où le village baigne dans la douleur et la culpabilité.

 La Suédoise Merit Strindlund dirige énergiquement l’orchestre et les deux chœurs remarquables, essentiels à l’action. Les solistes (cinq barytons ou basses et un contralto pour un ténor et une soprano) sont  donc en majorité des voix graves de fort belle tenue, comme Werner Van Mechelen dans le rôle du maire ou Damien Pass, un Brodeck impressionnant de puissance et de ferveur. Remarquable aussi le ténor Thomas Blondelle en voisin espion ou curé sans la foi qui, par la confession, se ressent comme égout du peuple. Les seuls élans lyriques émanent des deux femmes Emelia et Fédorine, finement interprétées par Elisa Soster et Helena Rasker.

A la fin de la représentation de dimanche 11, une standing ovation, rare pour un opéra contemporain, saluait la performance qui a manifestement touché un public concerné. « Les morts ne quittent jamais les vivants », dernière parole du chœur, avait touché sa cible

Brodeck de Daan Janssens, d’après  Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, mise en scène de Fabrice Murgia.

A l’Opera d’Anvers jusqu’au 20 février

A l’Opera de Gand du 29 février au 9 mars

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