• Théâtre  • « Il ne dansera qu’avec elle » : le sexe, nu, cru, drôle, parfois émouvant. Un scan inégal sur l’état du couple 2016.

« Il ne dansera qu’avec elle » : le sexe, nu, cru, drôle, parfois émouvant. Un scan inégal sur l’état du couple 2016.

La sexualité est partout (et toujours) d’actualité. Des zizis prolifèrent presque tranquillement sur les murs de Bruxelles alors que le refoulé islamique étale ses fameux voiles partout et ses burkinis polémiques sur les plages françaises. Le bon Pape jésuite, tolérant vis-à-vis des homosexuels et des divorcés fait une sortie tonitruante contre la « théorie du genre » qui polluerait les manuels scolaires français!

Le sexe est, par définition, un objet de scandale, de polémique, de bavardage, d’analyses, de théories et de cancans : suffit de voir la campagne électorale américaine réduite à un duel d’une vulgarité totale entre un macho raciste minable et une candidate accusée de couvrir les frasques de son ex-mari. Débat sordide où le « politiquement correct » fait figure de « vieille lune » soporifique.

Donc excellente idée de porter au théâtre, aujourd’hui, « hic et nunc« , le thème du couple et du désir, dans ses infinies contradictions…et théories. Tout y est : le sexe en direct, l’échangisme, la tromperie, le viol, la masturbation, l’orgie (douce), le porno, hétéro et homo, la théorie du genre. Comme un catalogue coquin contemporain. Mais comment le rendre théâtral ?

L’angle choisi par Antoine Laubin et Thomas Depryck réduit l’enquête à la génération des 30/40 ans, la leur et celle des acteurs, sollicités de chercher dans leur mémoire des anecdotes vécues (et retravaillées) pour un travail de plateau collectif. 6 hommes et 6 femmes jouent, en flux continu, solos, duos, quatuors, ou chœur dans un registre qui mêle le quasi hard, la confidence et la discussion théorique.

Le langage d’époque est cru : chez les jeunes de 7 à 77 ans, le Tintin/ Bénit de notre enfance serait plutôt un Tintin/ Pénis et une série d’abécédaires récurrents martèlent les thèmes. A comme Amour, certes mais L comme Lécher, V comme vaseline et Z comme Zob. Alors, ambiance détendue ? Oui et non. Une partie du public se marre, au premier degré car le sexe et la mort provoquent parfois des rires… nerveux. Détente aussi par la manière de raconter les anecdotes : Hervé Piron narrant, marrant, un concours de branlettes…à 11 ans, ou Denis Laujol apostrophant le public avec un questionnaire « bateau » sur nos habitudes sexuelles. Ou encore les sarabandes chorégraphiques du chœur, venant détendre l’atmosphère ou figurer avec humour toutes les familles, hétéro-homo-bi, échangistes, etc.

 

La crudité et la grâce.

– © marieaurore

 Le rôle le plus difficile est (très bien) tenu par le « couple », nu, de Pierre Verplancken et Caroline Berliner qui ouvrent et ferment le spectacle sur une première et une dernière scène, filmée en gros plan: une joyeuse entrée érotique qui se termine très mal, en viol. La plus émouvante, fascinante: Yasmina Laassal décrivant, face au public, avec une incroyable délicatesse dans le phrasé, une double scène de masturbation et de séduction du père de son ami. Ce ton-là, cette intensité-là ne seront plus atteintes ni dépassées. Dommage. Car l’ambition du spectacle n’est pas seulement de faire rire ou d’émouvoir, les classiques, en somme, mais de nous apprendre tout sur l’état de nos mœurs. Sociologique, en somme.

Et c’est mon premier bémol : la barque est trop chargée d’intentions disparates avec un mélange volontaire de tous les styles et de toutes les intentions.  Résultat: trop de lieux communs et des creux narratifs. Comme si, pour se faire plaisir à 12, entre copains/complices, la troupe n’avait pas assez « sacrifié » de parenthèses, pour aller à l’essentiel, le contact, en profondeur, avec le spectateur. Cette fresque manque donc parfois de rythme et gagnerait à un élagage raisonné..

 Deuxième bémol, plus facile à corriger: pour jouer l’intimité, sur un vaste plateau, il faut, comme le font les Flamands et toutes les productions internationales, dont Milo Rau ou… Anne-Cécile Vandalem, des micros, bien réglés, sur chaque acteur : mais ça coûte cher, cette perfection, nous dit-on. Alors au moins une bonne projection et une articulation ferme de la voix dans l’énorme espace du Varia (et de Liège, bientôt, encore plus « hénaurme »). Beaucoup de monologues confidentiels, côté « jardin », en ont souffert. Or le « confort d’écoute », est indispensable pour un spectacle de 2H30/3H avec entracte.

Au total, un spectacle généreux et ambitieux, souvent drôle et émouvant, avec de vrais moments de grâce et de drôlerie et des affrontements passionnés. Une prise de risques pour Antoine Laubin et Thomas Depryck qui nous avaient davantage séduits dans leur « Langues paternelles », « L.E.A.R » et « Démons me turlupinant ».

 » Il ne dansera qu’avec elle « d’Antoine Laubin et Thomas Depryck.

Au Théâtre Varia : jusqu’au 22 octobre.

Au Théâtre de Liège : du 15 au 19 novembre.

Christian Jade (RTBF.BE)

Cet article est également disponible sur www.rtbf.be

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