• Théâtre  • « De Blinden » : un oratorio d’après « Les Aveugles » de Maeterlinck, signé Kuijken/De Pauw. Une curiosité.

« De Blinden » : un oratorio d’après « Les Aveugles » de Maeterlinck, signé Kuijken/De Pauw. Une curiosité.

 « Les Aveugles », c’est une des œuvres les plus jouées de Maeterlinck avec « Pelleas et Mélisande » et « Trois petits drames pour marionnettes » (récemment adaptés en opéra à la Monnaie par un jeune compositeur français, Benjamin Attahir sous le beau titre « Le Silence des ombres »). A croire que l’œuvre de Maeterlinck attire naturellement la musique et les musiciens.

Ces « Aveugles » viennent d’une parabole biblique à la morale catégorique « Un aveugle peut-il conduire un aveugle ? Ne tomberont-ils pas où tous deux dans la fosse ? ».  Breughel l’Ancien en a fait un tableau saisissant de réalisme cruel où six mendiants aveugles en déséquilibre an bord d’un chemin s’entraînent mutuellement dans le fossé, dans une sorte de vertige de chute savamment orchestré.

Le symboliste Maeterlinck évite tout réalisme et revient à la moralité biblique, pas pour nous mener à Dieu, mais pour accentuer notre solitude et notre angoisse face à un guide, un prêtre, disparu absent, trouvé mort à la fin. Ce n’est ni la Bible, qui nous ramène à Dieu, ni Breughel accentuant en son temps le pathétique sordide des aveugles mais une curieuse anticipation d’ »En attendant Godot«  de Beckett, constatant la mort de Dieu, avec déjà ce même style dépouillé.

La version la plus étonnante de ces « Aveugles » de Maeterlinck est celle du Canadien Denis Marleau remplaçant les acteurs par des robots sur lesquels étaient projetés des images de synthèse créant une inquiétante étrangeté. Très proches des « marionnettes » chères à Maeterlinck mais avec une technologie contemporaine et une inquiétude métaphysique comme fil conducteur. Une version de référence.

Une version humaniste et politique du duo Josse De Pauw Jan Kuiken

– © Kurt Van der Elst

Celle de Josse De Pauw et Jan Kuijken joue sur deux tableaux : un certain réalisme mais fort stylisé, avec acteurs et chanteurs disposés sur des tréteaux superposés qui permettent de créer l’angoisse du vide et de la chute, retour à Breughel. Et la belle musique de Jan Kuijken épouse les angoisses des aveugles perdus mais illustre aussi le décor extérieur projeté, une nature automnale et sa chute des feuilles. Le Collegium vocale Gent, une vedette mondiale, fondé par Philippe Herreweghe, donne une densité intérieure à la parabole illustrée.  Quant à la danseuse japonaise Taka Shamoto, passée par P.A.R.T.S et la Needcompany, elle donne au personnage de la mère et du bébé une présence dynamique et optimiste en contraste avec le pessimisme associé à la parabole.

Josse De Pauw qui déclare honnêtement travailler « d’après » Maeterlinck (une version anglaise pour raisons musicales, officiellement) transpose ce malheur métaphysique des aveugles en une réalité politique, celle des réfugiés fuyant leur pays d’origine. C’est une tendance lourde des adaptations contemporaines d’appliquer la métaphore du migrant à de nombreuses œuvres classiques. Ici cela marche plutôt bien surtout si on place ces « aveugles » de Maeterlinck comme le dernier volet d’une trilogie de Josse De Pauw. Après « Les Héros », (musique de Dominique Pauwels), puis « L’Humanité » (musique de Kris Defoort), voici donc « Les Aveugles » (musique de Jan Kuijken ) où la partition et le texte sont intimement liés : c’est le fondement de LOD, ce riche groupe expérimental flamand associé par Josse De Pauw à ses dernières œuvres.

Quant au final c’est une « moralité contemporaine » (en néerlandais), signée Tom Jansen, qui éloigne l’œuvre de toute inquiétude métaphysique pour porter l’interrogation sur la fascination du pouvoir et l’ambiguïté de l’aide aux réfugiés.

Au total, une performance musicalement et visuellement réussie du duo De Pauw /Kuijken où l’œuvre de Maeterlinck n’est qu’un point de départ à une réflexion humaniste sur le rôle du chef et le malheur des réfugiés. Les amateurs de Maeterlinck sortiront un peu frustrés, les fans de Josse De Pauw et de l’esthétique LOD seront comblés.

« De Blinden » : un oratorio d’après  » Les Aveugles  » de Maeterlinck, signé Kuijken/De Pauw.

Au Théâtre National jusqu’au 17 novembre.

Cet article est également disponible sur www.rtbf.be

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